« Précarités: signes des temps »

photo iphone: Genève, Suisse, le jet d’eau

La Précarité 1/5, une série des Nouvelles Vagues présentée par Marie Richeux avec Mustapha Belhocine, travailleur social. Extraits.

Lien: https://www.franceculture.fr/emissions/les-nouvelles-vagues/la-precarite-15-precarites-signes-des-temps?xtmc=La%20pr%C3%A9carit%C3%A9%201/5&xtnp=1&xtcr=1

C’est vrai « que de nos jours on dit « précaire » pour ce qu’on appelait « prolétaire » il n’y a pas si longtemps. » Et on accepte ce terme comme on accepte son vécu: on passe devant les sdfs couchés par terre en ressentant une impuissance et une culpabilité mais on accepte ce quotidien. Eh bien non.

Mustafa Belhocine a écrit un recueil de nouvelles « Précaire » . « Ces petites nouvelles ce sont mes expériences de travailleur précaire. Une définition de la précarité? Il y a un consensus autour des revenus, de l’emploi mais il y a aussi beaucoup d’autres choses qui recouvrent la précarité. Ce qu’appelle Robert Castel, le précariat, c’est-à-dire, le va-et-vient entre des périodes d’emploi et des périodes de non-emploi.

Moi ce que je trouvais le plus violent, c’était la non-reconnaissance des compétences, la possibilité d’être autonome dans son emploi. Alors au-delà du salaire, on peut être payé au SMIC, et si on est reconnu dans son emploi on peut un peu s’y retrouver. Ce qu’on appelle la souffrance éthique. Porter un carton d’un point A à un point B. C’est aussi ça la précarité, ce n’est pas forcément la manutention très dure, c’est aussi ça, la souffrance aussi physique mais en ce qui me concerne il y a le manque de liberté aussi. »

Marie Richeux parle d’  » entretiens qui durent trois heures pour un emploi de manutentionnaire, d’être obligé de mentir sur ses compétences et ses diplômes, sur ses capacités intellectuelles jusqu’à se perdre en fait. »

Mustafa Belhocine:  » On en arrive à farder son cv, on fait des entretiens qui durent des heures, on se demande comment on va s’habiller, si on met un costume pour un poste de manutentionnaire dans un poste où on va porter un bleu de travail. Il y en a qui disent qu’un chômeur vit sur le dos de la société, quand on cherche un emploi c’est aussi s’acheter des titres de transport, penser à s’habiller. Il y a tous les petites choses du quotidien que l’on ne raconte pas souvent par pudeur et qui font partie de la précarité. »

Je me suis souvenue de mes débuts en Angleterre en l’entendant parler. Quand j’étais allée au Job Centre pour la première fois j’avais parlé de mon baccalauréat, j’avais 18 ans. J’avais dit c’est équivalent aux A’levels. A cette époque dans cette région minière le chômage était à 12.5% et l’employée m’a regardée comme si je venais d’une autre planète, elle m’a dit alors j’ai qu’un poste qui peut vous convenir c’est nettoyer les salles de bains et les toilettes à l’Hotel Royal pour £5.50 par semaine et j’ai dit d’accord. Après je mentais aussi sur mes qualifications. Je disais j’ai fait l’école et j’ai travaillé dans un grand magasin, dans les bureaux d’une usine de générateurs, aux docks dans le magasin de duty free des aéroglisseurs..Parce que pendant ce temps-là je faisais mes études et je devais prendre un mois pour rentrer en France chaque année faire mes examens terminaux. J’ai mis 5 ans pour faire un DEUG comme étudiant travailleur. 

Mustapha Belhocine: »  Je n’ai pas cherché à opposer les regards. Ce bouquin ce n’est pas une commande, une enquête sociologique, c’est une écriture réflexive. J’écrivais pendant que je traversais ces moments, à l’aéroport sur des sachets de vomi, sur des coins de serviette, sur des petits carnets, des moleskines je me prenais pour Hemingway..Il y a une forme de vengeance, de revanche sociale, inverser le rapport de domination..montrer à un cadre, à un chef de service, je sais écrire, je sais parler, tourner les choses à mon avantage, survivre tous les jours à un déclassement social. Ecrire aide à ne pas péter un câble. Tous ces écrits je ne savais pas ce que j’allais en faire. Après j’ai repris des études et avec différentes rencontres ça s’est transformé en un ouvrage. Il y en a d’autres qui prennent des substances ou de l’alcool. Quand on a déchargé un camion de 7h à 14h sans aucun respect de la législation, des règles.

Un jour j’ai interrogé un de mes camarades, ça fait 17 ans que tu fais ça tu es payé à €1100 par mois mais comment tu fais? Y a pas d’enjeu je ne me pose pas de question, je déplace ce fameux carton d’un point A à un point B, mon sens c’est personne va me prendre la tête,  y a pas à réfléchir et voilà. J’ai des potes qui galèrent malgré les grandes écoles. Alors la manutention c’est pratique aussi, je me suis dit je ne serai plus sociologue et voilà. La précarité c’est le thème mais c’est aussi des rencontres littéraires comme Bukowski alors je me suis dit voilà il y a des gens comme moi, quelqu’un qui peut écrire. Ca m’a encouragé à continuer. »

Oui il n’était pas comme son camarade manutentionnaire, lui avait une porte de sortie..en l’entendant je me suis dit ça..moi aussi quand je me suis fait renvoyer pour ne pas bien faire briller les robinets de salles de bains de cet hôtel après 15 jours, j’avais dû montrer de la suffisance, je le faisais en me disant je vaux mieux que ça..c’est ce que je m’étais dit pour me consoler mais je ne m’étais probablement pas assez appliquée..après je n’ai plus refait cette erreur, j’ai essayé de bien faire pour pouvoir ressentir une satisfaction du travail accompli quel qu’il soit. Il fallait admettre oui j’étais en état de précarité, comme tant d’autres..Il y avait une lueur au bout du tunnel mais je pouvais basculer..

Chers Lectrices et Lecteurs je vous laisse terminer ce podcast..toute la série m’a beaucoup apporté..

Bon dimanche

Françoise

@Fran75GB

 

 

 

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